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Royalisme – Monarchie – LA SOCIÉTÉ DE FIDÉLITÉS : « maître-fidèle »

Du haut en bas de la société, des hommes étaient unis entre eux par des liens de fidélité, une relation d’homme à homme « maître-fidèle » qui était devenue plus importante sous Henri IV et Louis XIII que la féodalité. Ces rapports sont peu étudiés et mal connus pour notre période. Il s’agit là d’un monde de sentiments et d’idées complètement étranger, semble-t-il, aux Français du XIXe et du XXe siècle, et qui nécessite aujourd’hui un effort pour le faire revivre et pour le pénétrer. Des exemples sont nécessaires.Lorsque du Bourg rendit la Bastille à Henri IV, le 27 mars 1594, il fut «sollicité de reconnaître le Roy et que c’estait un bon prince, respondit qu’il n’en doutait point mais qu’il estait serviteur de M. de Maienne, auquel il avait donné sa foy ». Les royaux demandent donc à ce ligueur d’avouer qu’Henri IV est bien le roi légitime, que ce n’est pas un tyran, et donc qu’il a droit à l’obéissance. Ce que le ligueur ne conteste pas, mais une obéissance prime celle qu’il doit au roi, c’est celle qu’il a promise à un maître dont il est le serviteur, au duc de Mayenne, auquel il a donné sa parole de lui être fidèle. Ainsi, la fidélité implique l’obéissance à un maître poussée assez loin pour qu’elle l’emporte sur l’obéissance due au chef de l’Etat, à l’incarnation de la France (LESTOILE, Mémoires Journaux, éd. MICHAUD-POUJOULAT, p. 210).

Bassompierre, gentilhomme lorrain, originaire d’une terre d’Empire, ne se soucie ni du duc de Lorraine, qui est son chef d’Etat naturel, à qui, selon nos conceptions, il devrait tout son service, ni de l’empereur, chef du Saint Empire germanique, dont le duché de Lorraine fait partie. Il hésite entre le service du roi de France et celui du roi d’Espagne. Il décide d’aller voir les deux et de faire son choix ensuite. Mais, à la Cour de France, il reçoit le coup de foudre. Il dit à Henri IV « qu’il m’avait tellement charmé que sans aller plus loin chercher maître, s’il voulait de mon service, je m’y vouerais jusque à la mort. Alors, il m’embrassa et m’assura que je n’eusse pu trouver un meilleur maître que lui, qui m’affectionnât plus, ni qui contribuât plus à ma bonne fortune, ni à mon avancement. Ce fut un mardi douzième de mars (1599). Je me comptai depuis ce temps-là Français » (Bassompierre, Mémoires, S.H.F., I, p. 69). La date des voeux est conservée précieusement.

A peu près tout le contenu de la fidélité s’y révèle. La fidélité est un libre choix d’un maître par un serviteur, sans souci de nationalité. Le serviteur désormais se dévoue à ce maître, au point de considérer qu’il a changé de nation et qu’il a adopté celle de son maître. Donc, il a épousé tous les sentiments, toutes les vues, toutes les inclinations, toutes les volontés de ce maître, et il s’y est dévoué jusqu’au sacrifice de sa propre vie. Le maître en retour lui promet affection, avancement, fortune. Il ne s’agit donc pas d’une simple relation de services, d’un simple échange de services et de récompenses, mais d’un dévouement total, d’un don de soi d’une part, d’une affection de l’autre. Le lien qui unit maître et fidèle est un lien affectif.

Arnauld d’Andilly défend en 1623 le surintendant Schombert de l’accusation d’avoir malversé et il fait remarquer : «comme je n’étais point à M. de Schomberg, mais à Sa Majesté auprès de lui, s’il avait donné sujet aux mauvais offices qu’on lui avait rendus, Elle [Sa Majesté] l’aurait connu… par ma retraite d’auprès de lui » (ARNAULD D’ANDILLY, Mémoires, éd. MICHAUD-POUJOULAT, p. 442.). Donc, si Schomberg avait prévariqué et forfait à l’honneur, Arnauld d’Andilly se serait retiré, pas du tout parce que Schomberg aurait ainsi trahi ses devoirs envers l’Etat et envers la société, mais parce qu’Arnauld d’Andilly était au roi et non à M. de Schomberg. Ainsi, le fidèle appartient à son maître, corps et âme.

Pontis, en 1627, est pressé par le P. Joseph de quitter sa lieutenance des gardes du roi et d’entrer au service du cardinal. « Il [Richelieu] veut des officiers qui lui soient fidèles et qui ne soient qu’à lui, sans exception et sans réserve… C’est ce qui l’a porté à jeter les yeux sur vous, parce qu’il sait que lorsque vous vous êtes donné à un maître, vous ne regardez que lui et ne servez que lui seul après Dieu. » Ainsi, la fidélité implique le don total du fidèle à son maître, son appartenance au maître sans aucune réserve, le service du seul maître après Dieu, c’est-à-dire même avant le roi, même avant l’Etat. Pontis refuse : « Ne serait-il pas [le cardinal] le premier à me blâmer d’infidélité si, après l’honneur qu’il a plu au Roi de me faire en m’approchant de sa personne et me donnant de lui-même une lieutenance dans ses gardes, je quittais sitôt son service pour me donner à un autre » ) PONTIS, Mémoires, éd. MICHAUD-POUJOULAT, p. 525-526.).

Pontis n’invoque pas du tout, pour refuser, sa qualité de sujet du roi ; il ne semble pas s’inquiéter de ses devoirs envers l’Etat ; il invoque simplement la fidélité, que lui imposent les bienfaits spontanés du roi, ses grâces. Et nous voyons ici une autre source de la fidélité que le don de soi-même du fidèle, ce sont les bienfaits d’un maître, et, dans le cas du roi ses grâces, qui ont une force contraignante, celle de la reconnaissance. Dévouement du fidèle, grâces du maître, deux sources de la fidélité, lien d’homme à homme.

Le cardinal voulait entourer le roi de ses dévoués à lui, et écarter les fidèles du roi. Le roi aurait fini par être à peu près seul, sans pouvoir réel, en face de son ministre, maître des meilleurs hommes d’épée, et par ne plus se faire obéir du royaume que par l’intermédiaire de son principal ministre et des fidèles de celui-ci, Richelieu, vers la fin du règne, prenait des allures de maire du palais. Louis XIII avait promis à Puységur la compagnie de Pauillac, qui était vacante dans les gardes par la mort du titulaire. Mais, en décembre 1640, le cardinal la fit donner à un autre et le roi prit pour prétexte que Puységur était trop nécessaire à l’armée du Piémont. « Ce refus honnête vint de l’invention de M. le Cardinal qui voulait qu’il n’y eût dans les gardes et dans les gouvernements que des personnes qui fussent à lui et qui lui eussent promis fidélité. »

Puységur était, en effet, fidèle au roi en dépit de toutes les sollicitations. En janvier 1641, « M. le Comte de Soissons qui était réfugié dans Sedan et qui avait beaucoup d’estime et d’amitié pour moi, venait tous les jours me demander à la tête du camp. Je ne voulus jamais l’aller trouver, dans la crainte que j’avais que l’on ne s’imaginât que j’eusse quelque intelligence avec lui ; mais comme de tout temps j’étais inviolablement attaché au service du roi et que je savais l’honneur qu’il me faisait de m’aimer, je n’avais garde de songer à prendre d’autre parti que le sien » (PUYSÉGUR, Mémoires, éd. TAMIZEY DE LAROQUE, 1, p. 250-254.). Une raison essentielle pour Puységur de rester attaché au service du roi, c’est que son maître l’aime, qu’il y a entre eux ce lien d’affection qui est une partie essentielle du lien de fidélité.

Ces sentiments étaient très forts. Les sentiments les plus forts s’affaiblissent et meurent quelquefois. Pontis nous raconte qu’en 1642 « étant un jour chez le Roy, Sa Majesté me fit signe de le suivre dans sa garde-robe… et s’estant assis sur un coffre, fort pensif, il commença à me demander avec beaucoup de confidence d’où venait que les capitaines qu’il avait faits le quittaient tous et qu’il n’en restait presque pas un auprès de sa personne… d’où venait qu’un tel, qu’il me nomma, l’avait quitté pour se mettre au service de M. le Cardinal… Je ne pouvais me persuader… comment on pouvait être assez lâche pour préférer à son service celui d’un de ses sujets, quelque puissant qu’il pût être… » (PONTIS, Mémoires, p. 629.).

Ainsi pour ces gentilshommes, le roi n’est qu’un des maîtres possibles, au milieu de beaucoup d’autres, et tout homme a le droit de se choisir son maître et de devenir son fidèle, même à la place du roi, chef de l’Etat, même contre le roi, chef de l’Etat.

Quelques-uns abandonnaient leur maître, sans autre motif que leur intérêt. Mais l’opinion blâmait beaucoup ces infidélités et y voyait une sorte de félonie. C’est ce que montrent les efforts de Montrésor pour se justifier d’avoir quitté le service du duc d’Orléans : « Dès mon enfance, j’avais eu l’honneur de me donner à M. le duc d’Orléans et j’oserai dire… que je n’ai eu autre objet, tant que j’ai été à son service que celui de sa gloire et de mon devoir… Dans ce discours, par lequel je prétends justifier ma conduite, je garderai ce respect à M. le duc d’Orléans de n’y mêler que les plaintes qui sont nécessaires pour faire évidemment paraître que je n’ai point failli… »

Il rappelle sa fidélité : « Son premier discours fut de la créance qu’il prenait en ma fidélité, que je lui avais, à ce qu’il me dit, conservée si entière qu’il lui était impossible de déguiser ses affaires et ses sentiments » ; les peines qu’il a prises, les périls dans lesquels il s’est jeté, comment il l’a suivi dans ses disgrâces même en dehors du royaume, donc qu’il a rempli tous ses devoirs de fidèle. Au contraire, le duc d’Or-léans l’a abandonné à plusieurs reprises, laissé sans assistance, ne l’a pas compris dans le traité de 1637 fait avec Louis XIII et n’y a pas stipulé sa sûreté.

Ainsi le maître ayant bien nettement failli, étant bien nettement félon, le fidèle est délié de ses obligations : « Je me résolus… à trouver dans une vie retirée et particulière, la sûreté qui m’était déniée dans la protection d’un maître auquel je m’étais si entièrement dévoué » (Montrésor, Mémoires, éd. MICHAUD-POUJOULAT, p. 215, 216, 218.). Ainsi, au don total de soi, au dévouement sans limites du fidèle, doivent répondre la confiance totale, la confidence sans limites, et la protection du maître. Qu’une de ces conditions manque, le fidèle ou le maître a failli ; il y a faute grave, une sorte de félonie, qui rompt le lien entre le maître et le fidèle et qui entraîne le blâme de l’opinion.

Tous ces textes prouvent qu’il faut considérer comme images fidèles des mœurs, compte tenu du raccourci caricatural, certains passages d’écrits d’imagination du temps. Le baron de Foeneste part de chez lui pour aller chercher fortune à Paris : « Nous nous tombames à Aigre tous deux en fièbvre et n’ayant plus une raquette (Petite monnaie du Béart.)… Quand le Comte de Merle passa qui fut vien aise, estant amoureux, de nous prendre pour parer son train, et pourtant il nous fit faire à Poitiers, à chacun, une houpelande fort superve… [à Paris] Monsur le Comte me fit fort bien aviner… il me laissa à Monsur de Montespan (Capitaine des gardes de Henri IV en 1610.)… Quand je fus laissé seul, je fréquentai l’hôtel de Monsur de Guise, par la faveur de Monsur de Loux, qui me demandais souben si je n’aiderais pas à tuer quauque Duc, à quoi je m’aufrais livrement » (D’Aubigné, La Barong de Foeneste, éd. do 1630, Cologne, Marteau, 1729, I, chap. III, p. 23, 27, 28.).

Le Francion de Charles Sorel est témoin d’une offre de service : « Monseigneur, l’extrême désir que j’ay de vous rendre du service, joint à celuy de me voir délivré des persécutions de quelques-uns de mes parents, me fait venir icy pour vous supplier de me mettre sous l’aile de votre protection, en me rangeant au nombre de vos subjects. Je ne vous demande ny gages, ny récompense ; pourveu que j’ay ma vie, c’est assez, et si, je me promets bien de vous rendre de bons offices, que vous ne devez pas espérer de plusieurs. Je suis licencié ès loix, Mon-seigneur, et j’ay autant de bonnes lettres qu’il m’en faut, pour toute sorte d’occasion au reste j’ay du courage, et, s’il est besoin de manier une épée, je m’en acquitteray aussi bien que pas un gentilhomme de votre suite. » Francion est chez Clérante dans une situation analogue. Clérante le nourrit et lui donne « bon appointement ».

Francion le distrait, fait des vers, tourne les gens en ridicule, châtie les sottises, rabaisse les vanités. Il a des compagnons qui profitent largement de la protection de Clérante. L’un d’eux frappe un homme. Des bourgeois viennent au secours du battu. Les amis du fidèle disent : « Messieurs, ce coquin a offensé ce gentilhomme de Clérante que vous voyez. Ouy dà, dit Collinet, je suis gentilhomme de Clérante. Au nom de ce seigneur fort respecté l’on s’arreste un peu et ses gents s’escoulent doucement » (Ch. SOREL, Histoire comique de Francion, éd. Roy SOciété des Textes français modernes, II, p. 137, 138, 156.). Nous pouvons mettre Orléans, Guise, Condé ou Soissons à la place de Clérante : le roman n’est ici qu’un reflet de l’histoire.

Récapitulons. La fidélité est un lien sentimental, fondé sur une affection mutuelle, qui unit deux hommes totalement, par un libre choix, indépendant des devoirs envers la nation, le roi, la loi, la société. Le fidèle se donne au maître totalement. Il épouse toutes ses pensées, ses inclinations, ses ambitions, ses intérêts. Il se dévoue à lui entièrement. Il le sert par tous les moyens : il l’accompagne, il le distrait, il parle, écrit, intrigue, plaide pour lui, il se bat pour lui, il complote, il se révolte pour lui, il le suit en exil, il l’aide contre tous, même contre le roi, même contre l’Etat ; au besoin, il se fait tuer pour lui.

Le maître, en échange, lui doit d’abord son amitié, sa confiance absolue, sa confidence ; il lui doit la nourriture, l’habillement, l’entretien ; sa protection dans toutes les circonstances de la vie, même contre la justice, même contre le chef de l’Etat ; il doit l’avancer, le marier, obtenir pour lui des places et des fonctions ; si le maître s’est révolté et traite avec le roi, il doit stipuler pour ses fidèles dans le traité. Quoiqu’il y ait une hiérarchie et que le maître soit supérieur au fidèle, maître et fidèle sont l’un à l’autre, presque un en deux.

La relation « maître-fidèle » se rencontre d’abord chez les gentilshommes. Elle part du premier gentilhomme du royaume, le roi, maître de nombreux fidèles. Les relations de Louis XIII et de Richelieu sont des relations « maître-fidèle » et Richelieu écrit lui-même « qu’il s’est donné au roy et à la reyne-mère » (AVENEL, Lettres, III, p. 213.). Plus tard, il fut seulement au roi. Du roi, la relation « maître-fidèle » s’étend de proche en proche jusqu’aux plus petits gentilshommes, fermant une longue chaîne de rapports mutuels.

La relation « maître-fidèle » est multipliée par l’habitude des gentilshommes de donner leurs enfants comme fidèles à des personnages qui peuvent assurer leur carrière. M. le Prince « donne » son fils, le duc d’Enghien, à M. le Grand Maistre, cousin du cardinal de Richelieu. Mme de Liancourt « donne » son fils, le comte de la Rocheguyon, au maréchal de Gassion (TALLEMANT, Ill, p. 385.). Fréquemment, un fidèle, après s’être donné, contracte mariage dans le lignage du maître et cette alliance ou affinité renforce le lien de fidélité.

Roland Mousnier – Les institutions de La France sous la Monarchie absolue

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Blanche Belleroy pour Royalistes.Net

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